Les erreurs de recrutement que personne ne voit venir (jusqu’à ce qu’il soit trop tard)
Un processus d’embauche qui échoue ne surprend jamais vraiment. Côté entreprise comme côté candidat, les signaux étaient là — dès le début, ou presque. Un besoin qui reste flou malgré les échanges, des attentes qui se contredisent d’un interlocuteur à l’autre, une communication hésitante, une décision qui tarde ou au contraire qui se précipite. Le problème, c’est que chacun interprète ces signaux différemment, ou préfère ne pas les voir. Pourtant, mettre en miroir les deux perspectives — celle de l’organisation et celle du candidat — permet souvent de comprendre pourquoi un recrutement déraille. Et surtout, comment éviter les erreurs.
Un besoin qui manque de clarté
Côté entreprise, le besoin évolue. C’est même assez fréquent. Le poste s’affine au fil des entretiens, on réalise qu’il faudra aussi gérer la refonte du CRM, anticiper une réorganisation commerciale, ou piloter un projet transverse qui n’était pas prévu au départ. Rien d’anormal : une entreprise vit, les priorités bougent, les contextes se précisent.
Côté candidat, ce flou devient rapidement un signal d’alerte. Si le périmètre change à chaque échange, que va-t-il réellement devoir faire une fois en poste ? Quels seront ses objectifs concrets ? Quel sera son cadre de décision ? À qui rendra-t-il compte ? Et surtout : l’employeur sait-il vraiment ce qu’il cherche ?
Un processus stratégique commence par une clarification honnête : qu’attend-on réellement de cette personne dans les 12 à 24 prochains mois ? Quels problèmes doit-elle résoudre ? Quels résultats mesurables sont attendus ? Sans cette clarté initiale, l’évaluation devient instable — et la confiance fragile. Les meilleurs talents sur le marché de l’emploi ne parient pas sur le flou. Ils avancent vers des projets clairs.
Quand le « candidat idéal » devient une obsession
Côté entreprise, chercher le profil parfait semble logique. Réduire le risque d’erreur passe par des critères exigeants : expérience sectorielle identique, compétences techniques déjà maîtrisées, management d’équipe confirmé, bilinguisme, disponibilité immédiate. On empile les attendus pour se rassurer.
Côté candidat, cette quête de perfection peut donner une impression différente : un processus rigide, peu ouvert à la diversité des parcours, voire franchement irréaliste. Et lorsque les entretiens s’enchaînent sans décision, parce qu’aucun profil ne coche exactement toutes les cases, un doute s’installe : cette société recrute-t-elle vraiment, ou cherche-t-elle une excuse pour ne pas décider ?
Sur le marché, les profils totalement calibrés sont rares. Et lorsqu’ils existent, ils ne sont généralement pas disponibles — soit ils sont très bien en poste, soit ils ont déjà plusieurs propositions en cours, soit leur coût dépasse largement le budget prévu. La recherche du profil idéal rassure sur le papier. Mais elle peut aussi ralentir considérablement l’embauche et décourager les talents les plus solides, ceux qui auraient pu réussir avec un accompagnement adapté.
Des messages contradictoires
Un autre signal d’alerte apparaît lorsque les interlocuteurs internes ne portent pas le même discours sur le poste.
Côté entreprise, les visions peuvent diverger sans que cela soit perçu comme problématique : le dirigeant veut de l’autonomie et de la prise d’initiative, le manager opérationnel attend du contrôle et de la conformité aux process existants, la direction financière insiste sur la rentabilité immédiate et la maîtrise des coûts. Chacun a ses priorités, chacun défend son angle. C’est normal dans une organisation.
Côté candidat, cette cacophonie crée une vraie confusion. Qui écouter ? À quelle réalité se fier ? Quel sera réellement le cadre de travail une fois embauché ? Et surtout : si les décideurs ne sont pas alignés entre eux sur les attentes, comment l’intégration pourrait-elle être cohérente ?
Un processus de recrutement solide suppose un alignement interne préalable. Cela ne signifie pas que tout le monde doit avoir exactement la même vision, mais au minimum que les priorités sont clarifiées et hiérarchisées. Sans cela, le malentendu est presque inévitable — et l’intégration future sérieusement fragilisée.
Un temps de sélection qui interroge
Le rythme d’un processus en dit long sur l’organisation et ses priorités réelles.
Côté entreprise, un recrutement qui s’étire sur plusieurs mois peut traduire une volonté de prudence. Un recrutement mérite réflexion, consultation, validation en comité. On prend le temps d’évaluer, de comparer, de sécuriser.
Côté candidat, des semaines sans retour après un entretien peuvent être interprétées comme un manque d’intérêt, une structure défaillante, ou une incapacité à décider. Or, nous ne sommes pas les seuls à nous intéresser aux meilleurs profils. Ils ne restent pas inactifs et longtemps disponibles et, dans l’intervalle, acceptent d’autres propositions, perdent patience, passent à autre chose.
À l’inverse, un processus expédié en quelques jours — premier entretien lundi, proposition mercredi, signature vendredi — peut rassurer l’employeur : « nous avons trouvé rapidement, c’est efficace ». Mais du côté du candidat, cela peut inquiéter : l’évaluation a-t-elle été suffisamment approfondie ? L’organisation a-t-elle vraiment pris le temps de vérifier l’adéquation culturelle ? Ou recrute-t-elle dans l’urgence, par défaut ?
La vitesse n’est pas le problème en soi. L’incohérence l’est. Un processus trop long sans communication crée de la méfiance. Une démarche trop rapide sans profondeur crée de l’insécurité.
Une évaluation du profil qui reste superficielle
Côté employeur, le CV rassure. Diplômes reconnus, parcours dans de grandes firmes intitulés de poste cohérents avec la progression attendue. Sur le papier, tout semble cocher les bonnes cases.
Côté candidat, la discussion peut parfois sembler trop centrée sur l’historique — où il a travaillé, combien de temps, quel était son titre — et pas assez sur la réalité du poste à pourvoir : quels seront les défis concrets ? Quelle autonomie réelle ? Quel style de management ? Quelle culture d’entreprise au quotidien ?
Une sélection solide dépasse la simple comparaison de parcours. Elle interroge la capacité d’adaptation à un environnement spécifique, la manière dont les résultats ont été obtenus (seul ou en équipe, dans quel contexte, avec quels moyens), la compatibilité culturelle, la motivation réelle au-delà du discours convenu. Les erreurs de recrutement surviennent rarement parce que les compétences techniques étaient absentes. Elles surviennent bien plus souvent parce que l’environnement et la personnalité n’étaient pas alignés, parce que les attentes implicites n’avaient pas été clarifiées, parce que l’évaluation était restée en surface.
L’intégration laissée au hasard
Le processus ne s’arrête pas à la signature du contrat. C’est même souvent là que tout commence vraiment.
Côté entreprise, une fois le contrat signé, la pression retombe. Le besoin est pourvu, le poste est rempli, l’urgence disparaît. On passe à autre chose.
Côté collaborateur, tout commence précisément à ce moment-là. Sans objectifs clairs pour les trois premiers mois, sans plan d’intégration réfléchi sans points d’étape réguliers avec le manager, sans présentation claire des enjeux internes et des codes implicites de l’organisation, l’incertitude grandit. Le(la) nouveau(elle) venu(e) navigue à vue, tente de décoder les attentes non-dites, et se demande parfois si elle a fait le bon choix.
Un onboarding négligé peut transformer une bon recrutement sur le papier en départ du nouveau collaborateur six mois plus tard. Ce n’est pas une question de compétence. C’est une question d’accompagnement, de clarté, et de suivi. Les premiers mois sont décisifs — et ils nécessitent autant d’attention que la sélection elle-même.
L’écart de perception qui perturbe les recrutements
Ces signaux d’alerte ne désignent évidemment pas un coupable. Ils révèlent en revanche un déséquilibre entre deux logiques qui ne se rencontrent pas complètement — et c’est précisément ce décalage qui fragilise l’ensemble du processus.
Un recrutement est une décision bilatérale. Le recruteur évalue le candidat, ses compétences techniques, son potentiel, son adéquation au poste. Mais ce dernier évalue aussi l’organisation : sa clarté stratégique, sa capacité à mettre en place et à appliquer des démarches structurées, sa cohérence interne, son attractivité réelle au-delà du discours institutionnel. Lorsque la méthode manque de cohérence, les deux parties le ressentent — mais elles ne l’expriment pas toujours de la même manière. L’employeur voit une personne qui hésite, qui pose trop de questions. Le candidat voit une organisation qui ne sait pas ce qu’elle veut ni où elle va, qui improvise.
Et c’est précisément dans cet écart de perception que les vrais problèmes s’installent.
Prenons un besoin qui reste flou. Côté entreprise, c’est souvent perçu comme une flexibilité nécessaire, une capacité à s’adapter au contexte qui évolue. Côté candidat, c’est de l’insécurité pure. Comment s’engager sur un poste dont le périmètre change à chaque échange ? Résultat : l’organisation trouve la personne frileuse, le candidat trouve l’employeur peu fiable. Personne n’a tort, mais personne ne se comprend.
Même logique avec des critères de recrutement irréalistes. L’entreprise empile les exigences pour se rassurer, convaincue qu’un profil parfait existe quelque part. Mais le talent voit une démarche rigide qui élimine méthodiquement les bons profils pour des raisons secondaires — deux ans d’expérience en moins, un secteur légèrement différent, une mobilité pas immédiate. Et pendant que le recruteur attend le mouton à cinq pattes, les délais s’allongent, les meilleurs candidats disparaissent du marché, et le besoin devient encore plus urgent.
Le manque d’alignement interne fonctionne pareil. Pour l’employeur, c’est normal : chaque décideur défend ses priorités. Mais pour le candidat qui passe trois entretiens avec trois discours différents sur le même poste, c’est un signal d’alarme majeur. Comment réussir dans une organisation où les attentes se contredisent avant même la prise de poste ?
Repérer les signaux avant qu’il soit trop tard
Le timing révèle aussi cet écart de perception. Une décision précipitée rassure la structure qui recrute : « nous sommes réactifs, efficaces ». Mais elle inquiète le talent : « ont-ils vraiment évalué l’adéquation culturelle ? Suis-je une solution d’urgence ? » À l’inverse, une démarche qui s’étire sur quatre ou cinq mois rassure le recruteur : « nous prenons le temps de sécuriser ». Mais elle envoie au candidat un message d’indécision chronique. Dans les deux cas, la méfiance s’installe — et avec elle, les premières fissures d’une embauche qui pourrait échouer.
Ces décalages ne sont pas une fatalité. Ils sont repérables. Et une fois repérés, ils peuvent être corrigés avant qu’une erreur ne s’installe durablement.
Comment ? En posant les bonnes questions au bon moment. Est-ce que notre besoin est vraiment clair, ou sommes-nous en train de l’affiner à travers les candidats ? Est-ce que nos critères sont réalistes au regard du marché actuel ? Est-ce que nos décideurs sont alignés sur les priorités du poste ? Est-ce que notre rythme de recrutement envoie le bon signal — ni précipitation, ni atermoiement ?
Repérer ces signaux, ce n’est pas chercher la perfection du processus ou du candidat. C’est faire preuve de lucidité. C’est accepter de voir le processus avec les yeux de l’autre, de comprendre ce que nos décisions et nos hésitations révèlent malgré nous. C’est aussi reconnaître que parfois, un recrutement qui traîne ou qui s’accélère brutalement dit quelque chose de l’organisation elle-même — et que le candidat l’entend, même si on ne le dit pas.
Un recrutement réussi n’est pas celui où tout s’est déroulé parfaitement. C’est celui où les deux parties ont compris la même chose au même moment — et ont décidé d’avancer ensemble en connaissance de cause.
Recruter, c’est créer de la clarté
Un processus solide ne vise pas la perfection. Il vise la cohérence.
Cohérence entre le besoin réel de l’organisation et la définition du poste. Cohérence entre les décideurs internes sur les priorités et les attentes. Cohérence entre le discours tenu en entretien et la réalité du quotidien de votre collaborateur une fois en poste. Cohérence entre les attentes de la structure et le projet professionnel du talent.
Mettre en miroir ces deux perspectives n’est pas un exercice théorique ou un détour intellectuel. C’est une manière pragmatique de sécuriser une décision stratégique et d’éviter les erreurs coûteuses. Une embauche réussie ne repose pas uniquement sur un bon candidat. Elle repose sur une démarche claire, structurée, assumée — et capable de tenir ses promesses des deux côtés.
À long terme, ce n’est pas uniquement la qualité du profil recruté qui fait la différence. C’est la qualité du processus qui l’a conduit à rejoindre — et à rester — dans votre environnement.


